Avis de disparition …

Des petites maisons de banlieue aux anciennes propriétés de céramistes, rien n’est à l’abri des bulldozers ; quelques exemples pris à Aulnay-sous-Bois (93), Rueil Malmaison (92) et Desvres (62):

Frise de Brocard et Leclerc, maison démolie (93) Fronton de Brault Gilardoni, maison démolie (93) Frise des Faïenceries de Creil et Montereau, maison dégradée puis démolie (93)
Décors de Janin & Guérineau, maison démolie (92) Propriété des céramistes Fourmaintraux, démolie, frises déposées au musée de Desvres (62)

Ici ou là, on tente aujourd’hui de sauvegarder ce qui peut l’être, depuis la discrète petite maison à la villa plus importante.

Frise de glycine des usines de Feignies, maison menacée de démolition à Aulnay-sous-Bois (93) Frise et panneau en relief émaillé d’Emile Muller & Cie, maison menacée de démolition à Gagny (93)

Combien de décors céramiques disparaissent par méconnaissance de ces ornements ?
Vient-il à l’esprit de réduire en pièces le service de table signé Gien, Boulenger ou Creil et Montereau, que l’on a hérité des grands-parents, de jeter le vase de Longwy ou la jardinière de Sarreguemines ? Non, on utilise encore avec délicatesse ces pièces centenaires, pour les jours de fête ou comme décoration. Si le style déplait, on les donne ou on les vend car leur valeur, celle du travail du fabricant mais aussi la valeur monétaire qui en découle, n’échappe à personne.
Mais qui sait que les décors de façades viennent de ces mêmes manufactures qui ont diversifié leur production à la fin du XIXe siècle ? Qui sait qu’il détient sur ses murs des œuvres issues aussi d’autres grandes manufactures de céramique, telles celles de Muller, Bigot, Loebnitz, parmi tant d’autres moins connues ? Internet permet de nos jours de découvrir facilement les monuments pour lesquels ils ont produit des décors souvent somptueux.
S’ils savaient… Ceux qui liront ces lignes sont certainement déjà attentifs à leur sauvegarde. Il reste à toucher ceux qui ne savent pas et font disparaître petit à petit tout un patrimoine céramique et architectural.

 

Les causes de ces disparitions :
– La construction entière est démolie ; les maisons individuelles ornées de céramiques se trouvent parfois sur des terrains de taille permettant la construction d’un petit immeuble, ou gênant l’élargissement d’une rue; les municipalités accordant les permis de démolir n’ont pas conscience de l’intérêt architectural et historique de ces villas. Les jardins attenants, abritant flore et faune, poumons des villes de banlieue déjà sur-urbanisées, disparaissent en même temps, ce qui constitue une double perte pour la commune et ses habitants.

– La chute d’une partie du décor amène les propriétaires à ôter ce qui reste ; ils ne savent pas que l’on peut remplacer à l’identique les parties manquantes. Voir ci-dessous le chapitre rénover.

– Les propriétaires veulent isoler leur maison de l’extérieur ; ils ne se rendent pas compte qu’en faisant disparaître tous les reliefs autour des ouvertures ainsi que les céramiques, ils perdent tous les éléments décoratifs qui faisaient le charme de la maison. Ils la rendent sans doute chaude à l’intérieur mais bien froide au regard extérieur. Des spécialistes peuvent les renseigner gratuitement pour trouver un compromis. Voir ci-dessous le chapitre rénover.

Frise en céramique de Longwy, disparue (93)

– Les propriétaires trouvent cela vieillot, dépassé, ils les détruisent ; ils ne connaissent pas leur chance d’avoir ces décors originaux, informons-les avant qu’il ne soit trop tard… D’autres les recouvrent de peinture, ce qui est un moindre mal, puisque réversible :

Frise recouverte de peinture, remise au jour, à Villemomble (93)

 

Un patrimoine à préserver
L’élément céramique ne peut être considéré isolément ; il fait partie du projet initial de l’architecte et la façade doit être considérée dans son ensemble. Les maisons de maçons, généralement plus simples, doivent aussi retenir l’attention ; ils possédaient un savoir-faire en matière de pose de meulière et de céramique qu’il n’est pas possible d’ignorer.
La préservation de cet ornement passe par la sensibilisation du public à sa valeur patrimoniale.
Patrimoine esthétique, c’est le témoin d’une époque artistique ; l’objet céramique conserve le plus souvent son aspect d’origine alors qu’il est plus que centenaire. Si les décors ne correspondent pas toujours au goût actuel, on ne peut nier le charme de ces carreaux, de ces panneaux en relief, dont la couleur, la lumière et les diverses techniques mises en œuvre doivent aussi rappeler l’artiste, l’artisan ou l’industriel qui les ont créés. Il est souvent possible d’identifier les manufactures d’où proviennent les décors et la mise en perspective de leurs productions dans les Arts du feu, serait certainement une surprise pour les heureux possesseurs.
Patrimoine architectural et historique témoin du développement de la ville ; il participe à l’identité des quartiers où il est présent ; il est le reflet des valeurs que les premiers propriétaires souhaitaient transmettre à leurs héritiers mais aussi à tous, car la façade est avant tout destinée au regard du passant.
Valeur patrimoniale mais aussi économique ; l’apparence extérieure d’une propriété est un élément déterminant d’un point de vue commercial. Conserver la meulière et les céramiques apporte incontestablement une valeur supérieure non négligeable.
La meilleure façon de les préserver est… de les admirer et le faire savoir.

 

Remplacer, rénover, garder le style, tout est possible
Les décors bruts ou émaillés se nettoient la plupart du temps seuls au gré des pluies, hormis ceux situés sur des artères très polluées ou proches d’anciennes usines ; utiliser alors les produits du commerce pour le carrelage et la terre cuite. Il faut les cacher si l’on veut faire sabler sa façade et leur éviter aussi le nettoyage haute pression
La tendance actuelle en matière d’habitat est à l’élargissement des ouvertures et à l’extension de la maison. La rénovation pour être réussie doit se faire dans le respect du style d’origine, ce qui ne signifie pas qu’elle doit être un pastiche. Les matériaux anciens étant souvent devenus introuvables, l’agrandissement à l’identique est rarement envisageable.
Cependant, le remplacement ou l’ajout de carreaux de céramique est possible. Certains céramistes peuvent fabriquer à la demande des carreaux identiques à ces modèles anciens. Quelques adresses déjà connues peuvent être transmises et nous serions disposés à en découvrir d’autres.

Grès, rénovation à Clichy (92) Décors de la Faiencerie Hte Boulenger & Cie à Ervy-le-Chatel (10), ajout prévu d’une frise Panneau récent au décor rétro de Dinamo Montaloups pour un café à Villemomble (93), disparu lors du changement de propriétaire

Faisant partie d’un tout, la céramique gagne à être préservée dans son écrin qui la met en valeur : les encadrements en briques et en plâtre mouluré doivent donc être conservés.
On peut observer que bon nombre de décors en terre cuite ou en grès non émaillés ne sont plus visibles dans leur aspect d’origine, considérés sans doute comme trop ternes pour certains ou trop rouge brique pour d’autres. Ils sont alors mis au goût des nouveaux propriétaires : on les devine sous une peinture, le plus souvent blanche. C’est l’aspect propre et neuf qui est recherché, ou encore l’apport de couleur sur une façade jugée trop austère. L’effet est généralement réussi mais on ne peut en dire autant des peintures de murs ou de bandeaux entiers de briques faisant disparaitre les irrégularités de couleur de la terre cuite qui font tout le charme du matériau.

Panneau d’applique en terre cuite rouge, peint ultérieurement en blanc, à Bondy (93) Panneau de Janin & Guérineau, peint ultérieurement en blanc, à Noisy-le-Sec (93) Panneau de Gentil & Bourdet, peint ultérieurement, à la Bourboule (63)

La contrainte occasionnée par la réfection d’une maison de caractère doit être prise en compte ; le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et de l’Environnement (CAUE) est un relais à faire connaître pour permettre au propriétaire de sauvegarder au mieux ce patrimoine à la fois privé et collectif. Il en existe un dans chaque département.

Les services du Patrimoine des Conseils Généraux effectuent des diagnostics mettant en lumière l’histoire des villes qui le leur demandent. A cette occasion sont repérées les constructions isolées ou groupées présentant un intérêt digne d’une protection. En Seine-Saint-Denis, citons Contribution au diagnostic d’Aubervilliers, Aulnay-sous-Bois, Bagnolet, Drancy, Les Lilas, Neuilly-sur-Marne, Pantin
http://www.atlas-patrimoine93.fr/pg-html/bases_doc/recherche.php
Le PLU des villes (Plan Local d’Urbanisme) contient une partie repérage des constructions à protéger ; tout citoyen doit être vigilant lors de son élaboration, pour signaler d’éventuels oublis, y compris sur ou dans les bâtiments publics. Mais malgré toutes les recommandations et règles légalement instaurées, on peut observer que les demandes d’autorisation de travaux nécessaires pour une modification de façade ne sont pas souvent déposées en mairie par les propriétaires, par négligence ou méconnaissance de cette obligation. Informons-les !

Carreau de céramique, vestige de l’intérieur des Bains-douches à Bondy (93)

© Ceramique-architecturale.fr – FM
Août 2013

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